Un licencié de parfums occupe une position particulière. Il ne fabrique pas, ne possède pas les marques qu'il exploite, n'en fixe ni l'image ni le positionnement, et loue leur nom pour une durée déterminée contre une redevance indexée sur ses ventes. Ce que ce modèle protège est considérable, puisque Interparfums a dégagé 20,7% de marge opérationnelle en 2023 sans immobiliser un atelier. Ce qu'il laisse hors de portée est tout aussi net, la seule variable réellement contrôlée par le licencié étant le nombre de flacons nouveaux qu'il met en rayon chaque année. Sa croissance suit donc son calendrier de lancements davantage que la santé des maisons dont il porte le nom.

Philippe Benacin l'a formulé lui-même lors de la réunion d'analystes, à propos de la marque qui recule le plus. Interrogé sur Lacoste, en baisse de 21% au semestre, il écarte l'hypothèse de la marque, écarte celle du réseau, rappelle que 80% des ventes reposent encore sur des lignes héritées de l'ancien portefeuille Coty, puis conclut : "Le sujet est essentiellement un sujet d'offre produits."

La formule vaut pour le groupe entier, et l'année en cours était planifiée comme telle. Le rapport annuel annonçait pour 2026 une quinzaine d'extensions de lignes existantes, sans grand lancement, l'essentiel étant concentré sur 2027 et 2028. La lettre aux actionnaires précisait que les marques signées ou acquises en 2025 ne contribueraient pas au chiffre d'affaires de l'exercice. Le semestre publié n'a rien démenti, il a chiffré une décision prise deux ans plus tôt.

Neuf mois pour un flacon

Le détail par marque se lit alors comme une carte des lancements. Coach, qui a reçu deux nouvelles extensions au premier trimestre, progresse de 9,6% à devises constantes et devient la première marque du groupe à 109,7 millions d'euros, malgré un premier semestre 2025 en hausse de 24% qui lui servait de base. Jimmy Choo, porté par une déclinaison masculine, gagne 6,5%. Van Cleef & Arpels avance de 7% alors que son réseau a été ramené d'environ 2 000 points de vente à 655, la marque ayant été délibérément repositionnée sur la haute parfumerie, avec une Asie en hausse de 60%.

A l'inverse, Rochas cède 12% après un lancement majeur un an plus tôt, Lanvin perd 26% en l'absence de nouveauté et sur des difficultés d'approvisionnement, et Moncler, dont aucune ligne n'est sortie depuis 2023, a vu son chiffre d'affaires annuel passer de 12,2 à 8,2 millions d'euros avant que sa licence n'arrive à échéance en décembre prochain. La ligne des autres marques tombe de 26,9 à 9,9 millions d'euros à elle seule, la moitié du recul du groupe : on y trouve Moncler, Kate Spade en repli de 7% sur une notoriété circonscrite à trois zones, et Boucheron, dont la licence a expiré le 31 décembre 2025 avant d'être prolongée le 2 février 2026 jusqu'à fin 2027, sur les principales lignes existantes seulement.

Le change brouille cette lecture sans la contredire. Le recul publié de 7,3% se limite à 3,7% à devises constantes, l'écart de 16,4 millions d'euros provenant pour 15,7 millions du seul EUR/USD, passé d'une moyenne de 1,09 à 1,17 sur une facturation libellée à 53,2% en USD. Les indicateurs de sortie de caisse américains, eux, ignorent la parité : les ventes au détail des marques du groupe progressent de 9,1% quand le marché américain de la parfumerie croît de 5,8%, et sur le seul mois de juin l'écart s'établit à 12,3% contre 6,2%. En Chine, le chiffre d'affaires départ Paris est passé de 10 millions d'euros au premier semestre 2023 à 30 aujourd'hui. Le trou est géographique et concentré, avec un Moyen-Orient en baisse de 32%, une Europe de l'Est en baisse de 20% et une Europe de l'Ouest en baisse de 17% sur un marché allemand que le secteur entier décrit comme attentiste.

Un élément échappe pourtant à ce raisonnement, et il est plus dérangeant que le calendrier. Une maison qui ne fabrique rien a laissé passer entre 10 et 15 millions d'euros de ventes sur Coach faute de produit disponible, ses délais de production et de livraison étant remontés autour de neuf mois contre cinq à six il y a quelques trimestres. Le modèle sans usine, qui devait dispenser Interparfums des contraintes industrielles, lui en restitue une par la sous-traitance, au moment précis où il prépare une vingtaine de lancements simultanés.

Quarante ans à porter le nom des autres

Le fait structurant de ces deux dernières années ne figure pas dans les comptes du semestre. Off-White n'a pas été prise en licence mais achetée, le groupe ayant acquis fin 2024 la totalité des noms et enregistrements de la marque en classe 3, et le report de son exploitation à 2027 tient au contrat du licencié précédent, éteint en décembre dernier. Annick Goutal a été acquise en mars 2025 avec les boutiques de la rue de Bellechasse et de la place Saint-Sulpice, pour une marque qui réalisait environ 6 millions d'euros il y a deux ans et qui avait atteint 12 à 13 millions à son plus haut niveau historique. Solférino Paris, lancée l'été dernier et déjà présente dans une centaine de points de vente, porte le nom de l'hôtel particulier du 10 rue de Solférino, qui est l'adresse du siège social. Après quarante ans passés à exploiter les noms des autres, la maison commence à constituer les siens, et ces trois marques ne supporteront aucune redevance.

Les 2,2 millions d'euros que Solférino et Annick Goutal ont facturés au semestre rappellent toutefois l'échelle réelle de cette mue. L'essentiel du plan 2027 et 2028 repose sur de nouvelles franchises portées par les marques historiques, dont Lacoste, engagée pour quinze ans jusqu'en décembre 2038, ce qui est précisément la durée qui rend finançable une reconstruction de quatre ans destinée à ramener la marque au-dessus de cent millions d'euros de chiffre d'affaires annuel.

La souplesse du modèle, que la direction financière présente comme sa principale protection en phase de consolidation, comporte par ailleurs une limite écrite. Les minima garantis sur redevances de marque atteignaient 308,7 millions d'euros au 31 décembre 2025, dont 57,6 millions à moins d'un an, dus selon le rapport annuel quel que soit le chiffre d'affaires réalisé. Rapportés à une charge de redevances de 76 millions d'euros, ces minima représentent près des trois quarts du montant annuel.

Le marché a reclassé le dossier

Autour de 24,80 euros, la capitalisation ressort à 2,16 milliards d'euros, soit 18,7 fois les bénéfices 2026 et 17,5 fois ceux de 2027, pour un rendement attendu de 4,2%. Le consensus prévoit un chiffre d'affaires de 940 millions d'euros en 2027, au-delà du record de 899,4 millions établi l'an dernier, mais un résultat net de 122 millions contre 126,6 en 2025 et 129,9 en 2024.

C'est là que la décélération a coûté le plus cher. La capitalisation du groupe s'élevait à 3 498 millions d'euros fin 2022 et à 2 113 fin 2025, un tiers de la valeur ayant disparu sur ce seul dernier exercice, celui que la lettre aux actionnaires décrit comme l'un des meilleurs de l'histoire de la société au titre des acquisitions réalisées. Les deux lectures se tiennent sans se contredire, le marché ayant cessé de payer une prime de croissance à une entreprise dont la croissance dépend d'un calendrier, pour la reclasser en fonction de ce calendrier.

Les prochaines échéances

Ce raisonnement a une faiblesse qui est celle du calendrier lui-même : 2026 était déjà présentée comme une année de préparation avant de devenir une année de recul, et une vingtaine de lancements simultanés confiés à des sous-traitants dont les délais sont remontés à neuf mois laisse peu de place à l'imprévu. Si 2027 glisse vers 2028, l'explication mécanique de la décélération commence à ressembler à celle qu'elle prétendait écarter, et la direction devra tôt ou tard chiffrer la reprise qu'elle annonce depuis un an.