Le crédit privé (private credit) désigne l’ensemble des prêts octroyés par des investisseurs non bancaires, principalement à des entreprises, sans passer par les marchés publics ou les canaux traditionnels bancaires. Il s’agit d’une classe d’actifs en pleine expansion, qui a pris une place croissante dans le financement de l’économie mondiale au cours des deux dernières décennies.

Le tournant 2008

Le crédit privé a commencé à se structurer dans les années 1990, mais son essor s’est accéléré après la crise financière de 2008. Les régulations accrues imposées aux banques (comme les Accords de Bâle) ont limité leur capacité à prêter, créant un vide comblé par les fonds privés. Les investisseurs institutionnels — fonds de pension, compagnies d’assurance, family offices — y ont vu une opportunité de diversification et de rendement plus élevé.

Les chiffres sont évocateurs. Les encours de crédit privé sont passés de 300 milliards de dollars en 2010 à 1 500 milliards en 2023. Et selon Preqin, les encours devraient encore croitre, pour dépasser les 2 600 milliards de dollars d’ici à 2029.

Source : Preqin

Un axe de développement pour l’industrie de la gestion d’actifs

C’est donc un marché où le potentiel de croissance est important. C’est pour cela que les grands acteurs de la gestion d’actifs cherchent à s’y positionner.

Blackrock, par exemple, leader de la gestion d’actifs avec plus de 11 500 milliards de dollars d’actifs sous gestion, a réalisé récemment plusieurs acquisitions dans le domaine. D’abord, le rachat de HPS, spécialiste de la dette privée pour 12 milliards de dollars. Puis, celui d’un fournisseur de données pour les marchés privés, le britannique Preqin pour 3.2 milliards de dollars.

Apollo Global Management est aussi très présent sur ce segment. En mars dernier, Jim Zelter, président d’Apollo Global Management, évoquait un "business à 600 milliards" pour le crédit privé, tandis que le private equity, qu’il décrit lui-même comme l’expertise historique du groupe est un "business à 100 milliards".

La croissance de cette classe d’actifs a été exponentielle sur la dernière décennie, ce qui pousse certains à s’interroger sur l’existence d’une bulle. Mais la véritable interrogation porte surtout sur les effets qu’un choc économique pourrait avoir sur cette classe d’actifs, et sur l’ampleur des pertes qui pourraient en découler.

La prochaine crise financière ?

Dans son dernier rapport sur la stabilité financière, le FMI note d’ailleurs que : "le secteur n’a jamais connu de choc économique sévère dans sa taille et son étendue actuelle". Un scénario qui, selon le rapport, pourrait entrainer "une flambée des défauts de paiement et d’importantes révisions à la baisse des valorisations".

Dès lors, la question de la surveillance et de la réglementation se pose pour les auteurs du rapport : "Si cette classe d’actifs reste opaque et continue de croître de manière exponentielle avec une surveillance prudentielle limitée, les vulnérabilités de l’industrie du crédit privé pourraient devenir systémiques."

La bonne nouvelle, c’est que les régulateurs semblent s’emparer du sujet. En Europe, le Financial Times révélait ce matin que les autorités prévoient de lancer un stress-test sur les acteurs non bancaires afin d’évaluer l’impact d’une crise de marché sur le système financier au sens large.

Aux Etats-Unis, dans un rapport publié la semaine dernière, la Fed de Boston alertait sur le risque systémique que pourrait causer le crédit privé, ou plus précisément les liens entre ces groupes et les banques : "la dépendance des prêteurs en crédit privé aux banques pour leur liquidité pourrait représenter un risque systémique de liquidité pour le secteur bancaire, si un nombre suffisant de ces prêteurs devaient tirer simultanément sur leurs lignes de crédit bancaire en réaction à des chocs agrégés défavorables."

Ce rapport note toutefois que les prêts accordés par les banques aux fonds de crédit privé sont garantis par des centaines de prêts plus petits, ce qui atténue le risque.

Une fois que l’on a exposé ces risques, il reste une question : le crédit privé sera-t-il à l’origine de la prochaine crise financière ? Nul ne peut l’affirmer avec certitude. Mais ce qui est rassurant, c’est que les régulateurs ont conscience des risques et commencent à surveiller de près ces activités. Et l’histoire montre que les crises émergent rarement là où tous les regards sont tournés.