Dans certains secteurs, les acteurs se comptent sur les doigts d’une main. C'est le cas du marché des ascenseurs et des escaliers mécaniques. Au sein de ce club restreint, les géants sortent du lot : Otis, dont le logo vous est certainement familier, Schindler Group, leader des escaliers mécaniques et la fusion à venir de Kone et Tk Elevator, division du conglomérat Thyssenkrupp. Fondé vingt ans après son rival américain Otis, le groupe suisse a célébré son centenaire en 1974. À l'époque, il s'appuyait déjà sur un réseau de plus de 50 filiales en Europe, en Amérique latine et en Afrique du Sud.
Les décennies suivantes sont marquées par une forte expansion internationale. Le groupe s'implante d'abord aux États-Unis via le rachat de Houghton Elevator dans l'Ohio, puis en Chine avec la création de la "China Schindler Elevator Co." à Pékin. Pour l'anecdote, cette arrivée sur le sol chinois en 1980 constitue la toute première coentreprise industrielle entre la Chine et une société occidentale. Côté réalisation, le groupe a entre autres signé le plus long escalier mécanique de France, et peut se vanter d’avoir fusionné, en 1969, avec les constructeurs de deux des ascenseurs originaux de la tour Eiffel.
Sans surprise pour ce type d'entreprise, le chiffre d'affaires provient intégralement de la vente d'équipements et des services associés. Sur le plan géographique, le poids de l'histoire est évident : la majeure partie des revenus est issue de la zone EMEA, son ancrage historique, alors que le solde se partage entre les Amériques et l'Asie-Pacifique, une région devenue centrale pour le groupe
Comment effacer 8 milliards en 1 an
Mais être une entreprise centenaire et avoir de belles histoires à raconter n’est pas suffisant pour échapper à la réalité du marché. Depuis son introduction en bourse en 1991 la société a connu une croissance soutenue. A partir de l’été 2021 le titre a amorcé une chute qui ne se terminera que l’année suivante en éliminant au passage la moitié de la valorisation soit une perte abyssale de près de 8 MdsCHF en capitalisation boursière. La crise sanitaire et celle des promoteurs immobiliers chinois n’ayant pas échappé aux investisseurs.
Pourtant, la société ralentissait déjà bien avant ces événements. Certes, son chiffre d'affaires a progressé honorablement jusqu'en 2019, avant de plonger en 2020, crise du Covid oblige. Mais les marges s'effritaient déjà : stagnantes depuis 2017, elles avaient amorcé leur baisse dès 2019. En cause ? L'envolée du prix des matières premières, mais aussi une féroce guerre des prix en Chine. Durant les années 2010, l'Empire du Milieu était le marché le plus florissant pour les nouvelles installations, ce qui a exacerbé la concurrence. Dès lors, impossible de répercuter la hausse des coûts de fabrication sur les clients sous peine de les perdre.
Après le choc du Covid-19, le retour à la normale s'est révélé plus complexe que prévu. La crise immobilière en Chine a freiné l'installation de nouveaux équipements, pénalisant directement la maintenance et la modernisation, véritables moteurs de rentabilité du groupe. À cela se sont ajoutés la flambée des matières premières et les goulots d'étranglement d'une chaîne d'approvisionnement à bout de souffle. Enfin, le vaste plan de restructuration mené entre 2021 et 2025 a généré d'importants coûts de transition, même s'il commence aujourd'hui à porter ses fruits.
Au-delà du chiffre d'affaires
Ces dernières années, après un bref sursaut, le chiffre d'affaires a reculé. Un signal négatif en apparence, qui cache pourtant un vrai succès interne. Face au bouleversement de son marché, Schindler a opéré un virage stratégique majeur baptisé "Value Over Volume".
Première urgence : régler le cas de la Chine. Autrefois poule aux œufs d'or du secteur, le pays a vu son économie tourner au ralenti sans perspective de reprise rapide. Plutôt que d'attendre passivement, le groupe suisse a sabré sa production locale pour l'aligner sur la demande réelle. Schindler a ensuite réduit ses effectifs, modernisé ses processus et fermé ses usines les moins compétitives. Il s'est également délesté de ses marchés les moins profitables, à l'image de la Corée du Sud, dont l'ensemble des activités a été cédé au concurrent Otis.
Résultat des courses, si l'entreprise a rétréci en volume, elle s'avère bien plus agile et, surtout, nettement plus rentable. Preuve en est l'évolution du résultat net : entre 2021 (lancement du plan) et 2025, il a franchi la barre symbolique du milliard de francs suisses. Pari gagné pour Schindler, qui aborde désormais l'exercice 2026 avec une structure plus saine et rationnelle.
Un début d’année prometteur
En Chine, la léthargie du marché continue de peser sur le chiffre d'affaires. Pourtant, les prises de commandes surprennent positivement : elles dépassent le consensus et progressent de 3% par rapport au quatrième trimestre 2025, portées par le boom de la modernisation des installations déjà en place (+15%). La rentabilité suit la même trajectoire, avec une marge d'exploitation qui gagne 100 points de base pour atteindre 13%.
Confiante, la direction maintient ses objectifs annuels. Le trou d'air dans le segment des nouvelles installations devrait s'estomper progressivement, tandis que la dynamique reste solide sur les autres activités.
Côté valorisation, le PER 2026 s'affiche à 24,8x, soit bien en deçà de sa moyenne historique, même si son concurrent de toujours Otis s'avère plus accessible (17,9x). Le redressement récent des fondamentaux rassure la communauté financière : l'objectif de cours moyen est fixé à 304 CHF, ce qui laisse entrevoir un potentiel de hausse de 21,63%. Prudence toutefois : la majorité des analystes conseillent pour l'instant de "conserver" le titre plutôt que de l'acheter.
Si les voyants virent au vert et que le groupe se dit armé pour absorber le choc des prix lié à la crise actuelle, le marché joue la carte de la méfiance. La question ne porte donc plus sur la réussite comptable de la restructuration du groupe mais dans sa capacité à inscrire ces résultats dans la durée. La journée investisseurs du 3 juin prochain sera donc cruciale : elle permettra de clarifier la stratégie et, potentiellement, de conquérir les plus sceptiques.



















