" Il y a des décennies où il ne se passe rien, et il y a des semaines où des décennies se produisent ". C'est le résumé du sentiment qui parcourt les capitales européennes par le président finlandais, Alexander Stubb. En effet, depuis une semaine tout semble s'accélérer. Mercredi 12 février, l'annonce d'un entretien téléphonique entre Washington et Moscou laisse entrevoir la volonté américaine d'écarter les Européens du règlement du conflit en Ukraine, ce qui a été confirmé samedi par le général Keith Kellogg, émissaire de l'administration Trump pour l'Ukraine.
Pire encore, l'intervention du vice-président américain, J.D. Vance, à la conférence de Munich sur la sécurité, vendredi. Cette fois, ce n'est plus simplement une question d'argent et le traditionnel plaidoyer sur le nécessaire partage du fardeau de la défense européenne. A Munich, JD Vance a semblé lancé une guerre idéologique contre l'Europe. Dans son discours, il a estimé que la "menace de l'intérieur" est la plus importante pour le vieux continent, estimant que l'Europe a renoncé à "certaines de ses valeurs les plus fondamentales" et bafoue la liberté d'expression. Une séquence où les Etats-Unis ont semblé donner le point à la Russie et une semaine en forme de « wake-up call » pour les chancelleries européennes. En effet, cette séquence pourrait marquer une rupture dans la relation transatlantique, parce que désormais les Alliés semblent divisés sur le plan des valeurs.
Pour rester à Munich, depuis la semaine dernière, le parallèle est souvent fait entre la situation actuelle et 1938. Cette année-là, à Munich, avaient été scellés des accords permettant à l’Allemagne nazie d’annexer, en Tchécoslovaquie, des territoires peuplés d’Allemands. On connait la suite et elle est résumée par une célèbre formule attribuée à Churchill : « vous aviez le choix entre le déshonneur et la guerre. Vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ».
Tout le monde a cette référence historique bien à l’esprit et aujourd’hui, les européens alertent à juste titre sur le fait que l’enjeu n’est pas juste de conclure un cessez-le-feu mais bien d’aboutir à une paix juste et durable. Parce que le conflit en Ukraine commence véritablement en 2014, avec l’annexion de la Crimée et l’occupation d’une partie du Donbass, et qu’un cessez le feu avait été signé en septembre 2014. Ce sont les fameux accords de Minsk et ils n’auront permis qu’à la Russie d’encaisser ses gains et de préparer la prochaine étape, à savoir l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, déclenchée en février 2022. Aujourd’hui, la crainte est grande que le même schéma ne se reproduise. Selon une note des services de renseignement danois publiée le 11 février, la Russie pourrait représenter une menace militaire pour l'Europe dans les cinq années suivant la fin du conflit en Ukraine.
L’annonce de possibles négociations entre Donald Trump et Vladimir Poutine pose aussi la question du lien entre les deux hommes. Beaucoup d’hypothèses sont avancées sur ce sujet et plus généralement sur les liens entre Donald Trump et la Russie datant de sa carrière de promoteur immobilier. Ainsi, certains s’interrogent sur l’influence que pourrait avoir Vladimir Poutine sur Donald Trump, tel Grigori Raspoutine (1869-1916), cet influent conseiller de la famille impériale russe, du temps du tsar Nicolas II. Des craintes qui ont été renforcées par le sommet d’Helsinki en 2018. Ce jour-là, lors de la conférence de presse conjointe suivant son entretien avec Vladimir Poutine, Donald Trump, désavoua publiquement ses services de renseignement, qui avaient conclu à une ingérence russe dans l’élection américaine de 2016. Au fond, les deux dirigeants partagent peut-être simplement la même vision du monde : celui-ci a vocation à être dominé par des empires qui se répartissent les territoires et règlent entre eux les conflits.
Si l’Europe semble tenue à l’écart des négociations, c’est donc avant tout un signe de notre position de faiblesse vis-à-vis des grandes puissances, conséquence de nos choix passés. Au tournant du millénaire, les Européens ont cru à la fin de l’Histoire : la fin des guerres, la démocratie triomphante et les dividendes de la paix. Nous avons ainsi massivement désinvesti notre défense après la fin de la Guerre Froide et laissé toute l’architecture de sécurité européenne reposer sur le parapluie américain, donc sur la dissuasion nucléaire américaine, dont tous les Alliés bénéficiaient au titre de l’article 5 de l’OTAN.
Aujourd’hui le désengagement américain a un mérite : nous mettre face à nos responsabilités. C’est aux Européens d’assurer la défense de leur continent. Cela passe par le fait de produire davantage d’armement et donc de bâtir une base industrielle et technologique de défense intégrée, pour in fine se mettre en situation de fournir des garanties de sécurité à l’Ukraine.
Ce qui n’est pas évident pour nous tous, c’est que l’Europe est avant tout un projet de paix, celui d’un continent déchiré par des siècles de conflit. Mais dans un monde dominé par les rapports de force, l’Europe ne peut plus être le seul continent qui continue à tout miser sur le droit international et le multilatéralisme, et au fond à jouer avec les anciennes règles du jeu. Tout l'enjeu pour les européens, c'est de renforcer les capacités de défense par plus de moyens en commun, plus de moyens tout court et en même temps conserver une forme d'unité. Le moment que nous vivons est décisif pour l'avenir de notre continent. Mais pour reprendre une formule souvent employée : l'Europe ne se construit que dans les crises.

Dessin : Amandine Victor
Auteur : Antoine Alves d'Oliveira


















