(Easybourse.com) Peut-on parler d'un " troisième choc pétrolier " en cours ?
Depuis le début de l'année 2004, le prix du pétrole a plus que doublé. Pour autant je ne parlerai pas de choc pétrolier même si nous n'en sommes pas loin. En effet, un choc se définit par une hausse très forte des prix dans un laps de temps court. Or, contrairement au premier choc de 1973-74 où les prix avaient quadruplé en trois-quatre mois, la hausse des prix que nous connaissons a été plus étalée dans le temps.
Le baril pourrait-il franchir le seuil des 100 dollars prochainement ?
Les éléments explicatifs de la hausse sont, entre autres, liés à la demande, à l'offre, aux capacités de raffinage, aux incertitudes géopolitiques ainsi qu'au jeu de la spéculation. Parmi les aspects politiques, l'Iran joue actuellement un rôle essentiel. Si le pays continue d'enrichir son uranium et s'attire l'opposition des Etats-Unis, le prix du brut grimpera. Les cours pourraient flamber si des actions militaires sont engagées et que l'Iran perturbe le trafic pétrolier dans le détroit d'Ormuz. Les tentatives d'attentats contre les complexes pétroliers en Arabie Saoudite, comme celui d'Abqaiq le 24 février dernier, pourraient aussi provoquer les mêmes conséquences si elles étaient couronnées de succès.
Le baril à cent dollars, cela semble possible avec ce type d'hypothèses. Les cours pourraient même dépasser ce seuil en cas de conjonction entre des événements politiques très graves et une saison des cyclones et des tempêtes tropicales active cet été dans le golfe du Mexique, une région clé pour l'activité pétrolière.
Quelle est la part de spéculation dans la hausse du brut ?
Des analystes donnent des chiffres mais il n'est pas possible d'estimer de façon précise et sérieuse cette part. La spéculation joue un rôle important mais qui n'est ni essentiel ni moteur dans la hausse des prix. La preuve : quand les spéculateurs se retirent après avoir engrangé leur bénéfice, les prix baissent peu.
L'envol des prix du pétrole annonce-t-elle une prochaine pénurie ?
Si on raisonne en termes de réserves pétrolières, certains estiment que le " peak oil " pourrait être atteint bientôt en raison de l'impossibilité de les renouveler. La production stagnera puis diminuera inexorablement. Les pessimistes estiment qu'on atteindra ce " peak oil " en 2007-2008 et les plus optimistes en 2050. Personnellement, je ne pense pas que le " peak oil " soit pour bientôt. Si pénurie il y a à court-moyen terme, ce sera celle de l'offre qui dépend moins des réserves que des capacités de production. Si l'investissement est insuffisant, ces capacités pourraient s'en trouver affectées. De même en cas de crise grave chez un important pays producteur, et je pense ici à l'Iran notamment.
Estimez-vous que les compagnies pétrolières investissent suffisamment ?
Les compagnies pétrolières devraient investir davantage au regard des besoins du monde en or noir et de leurs moyens financiers colossaux. Mais elles ne le font pas assez car elles prennent leur décision sur la base d'un prix du pétrole de l'ordre de 20 à 25 dollars le baril, et non sur la base de cours plus réalistes. Même si les investissements sont incontestablement en hausse sensible depuis 2005, il subsiste un décalage dans le temps et entre la hausse des profits des compagnies et celle de leurs investissements. Si les prix continuent à augmenter ou se stabilisent à un niveau très élevé, les entreprises intensifieront leur effort d'investissement en tablant sur un baril durablement coté entre 40 et 60 dollars.
Ce retard d'investissements n'est pas imputable aux seules compagnies privées. Les entreprises pétrolières d'Etat des pays producteurs (National Iranian Oil Company, Petroleos de Venezuela…), qui détiennent l'essentiel des réserves mondiales, sont aussi responsables. Leur décision d'investir ne repose pas sur les profits qu'elles pourraient réaliser mais sur une stratégie d'Etat. Dès lors, à l'exception notable de la Saudi Aramco, qui contrôle le quart des réserves mondiales, elles ne se précipitent pas. De plus, il faudrait qu'existent de bonnes opportunités et que les pays producteurs soient ouverts aux investissements étrangers. Si la première condition est remplie, la seconde ne l'est pas toujours. L'Arabie Saoudite, le Koweit et le Mexique sont fermés aux investissements étrangers, l'Iran n'est pas très attractif du fait des risques politiques et de conditions contractuelles peu attirantes et presque personne n'investit en Irak pour des raisons évidentes de sécurité. L'accueil de la Russie n'est pas limpide et la politique de l'administration Chavez au Venezuela est assez dissuasive.
Devrons-nous, à terme, nous passer du pétrole ?
Comme tous les combustibles fossiles, le pétrole n'est pas renouvelable et donc à terme il faudra s'en passer. A court et moyen terme, ce sera difficile, notamment dans le secteur des transports. Car, si nous savons comment rouler sans pétrole (voiture électrique, utilisation de biocarburants…), il faudra beaucoup de temps et d'argent pour remplacer le parc automobile mondial. Pour les avions, les solutions techniques sont à trouver. En tous cas, dans un premier temps, il faudra remplacer le pétrole par d'autres sources d'énergie dans les secteurs où c'est possible. La transition suppose la montée en puissance du gaz naturel, du charbon (à condition qu'il s'agisse de techniques de " charbon propre ") ou du nucléaire, même si, dans ce dernier cas, le degré d'acceptation est très variable selon les pays. Et il faut faire plus d'efforts en faveur des économies d'énergie. Entre 1986 et 2003, alors que le prix du brut était compris entre 10 et 30 dollars par baril, on a abandonné la mobilisation que nous avions connue lors des deux premiers chocs et qui avait donné des résultats importants. En la matière, les politiques doivent cesser de changer de cap au gré des fluctuations du prix du pétrole.
Quel risque un cours élevé du brut peut-il engendrer pour les pays émergents ?
En Occident, la hausse du pétrole a un impact certain, mais il est encore plus important pour les pays en développement non producteurs, peu diversifiés et fragiles. Si, dans les pays développés, la hausse des prix agace les consommateurs, elle peut engendrer de graves troubles sociaux et politiques dans les pays en développement. De plus, parallèlement à l'enrichissement de plusieurs pays producteurs, dont les recettes nettes d'exportation ont été multipliées par plus de deux depuis 2004, la population s'appauvrit. La mauvaise gestion de la rente pétrolière provoque sa colère. Tel est le cas au Nigeria où les troubles dans le delta du Niger, région laissée à l'abandon, font d'ailleurs perdre au pays une moyenne de 500 000 barils par jour de production. Cette situation est moins vraie au Moyen-Orient où les " élites " au pouvoir ont compris que, pour y rester, elles devaient faire profiter leur peuple d'une partie des retombées de la manne pétrolière.
- 04 Juillet 2006 - Copyright © 2006 www.easybourse.com
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