Dès le début de son mandat, Donald Trump a placé le Panama en haut de son agenda stratégique. Inquiets de l’expansion chinoise dans ce qu’ils considèrent comme leur arrière-cour, les États-Unis multiplient depuis plusieurs mois les visites diplomatiques et les propositions de coopération militaire.

Un canal sous haute tension

La rivalité sino-américaine pèse sur les négociations commerciales et sur la stabilité de la région. Ce week-end, le secrétaire américain à la Défense était en visite à Panama City. Une rencontre loin d’être anodine : Washington chercherait à établir une base militaire au large du pays. Si le Panama n’a pas donné suite, il autorise toutefois le déploiement de militaires américains sur ses propres bases. De quoi relancer le débat sur une présence américaine accrue aux portes du canal. Un débat qui ravive d’importants traumatismes au Panama dans une région qui tient à sa souveraineté. 

Le climat s’est encore tendu avec l’affaire CK Hutchison. Le conglomérat hongkongais a annoncé début mars vouloir céder sa branche portuaire comprenant 43 ports dans le monde, dont deux au Panama à l’américain BlackRock. Un accord autour de 23 milliards de dollars avait été trouvé avant que Pékin, mis devant le fait accompli, proteste et appelle à plus de patriotisme dans cette transaction.

Le régulateur antitrust chinois a ainsi déclaré qu'il évaluait la transaction "pour protéger la concurrence loyale sur le marché et sauvegarder l'intérêt public". 

L’opportunité Trump

Pour Donald Trump, cette vente représente une chance inespérée de réduire l’influence chinoise sur le canal. Lors de son discours d’investiture en janvier, il avait déclaré vouloir “reprendre” le contrôle du canal de Panama. Une priorité qui semble désormais dépasser d’autres ambitions territoriales, comme le Groenland ou le Canada. Ces événements s’inscrivent dans une stratégie importante pour Washington, réaffirmer son emprise sur l’Amérique latine et envoyer un signal fort à Pékin.

Coup de théâtre panaméen

Alors que la vente devait être finalisée le 2 avril, Pékin a demandé un report, le temps d’évaluer si l’accord respecte bien les règles du marché. Mais le Panama n’a pas attendu pour répliquer. Le 7 mars, un audit public révélait que Panama Ports Company, filiale locale de CK Hutchison, devait 1,2 milliard de dollars à l’État panaméen. Le groupe est accusé de ne pas avoir respecté les termes de ses concessions portuaires et invoque un contrat anticonstitutionnel. 

Les conclusions de l’audit tombent à pic : elle survient quelques heures avant la visite du secrétaire à la Défense américain. Dix jours plus tôt, le vice-secrétaire d'État Christopher Landau avait déjà discuté d’un audit nécessaire autour de ces concessions  avec le ministre panaméen des Affaires étrangères.

Un dénouement italien ?

Face aux accusations, CK Hutchison a tenté de se défendre en exhibant ses investissements et ses preuves de paiement au Panama. Le cœur du litige concerne en réalité les avantages fiscaux accordés au groupe, le conglomérat hongkongais se défend et affirme que ces avantages fiscaux sont identiques à tous les autres opérateurs portuaires du Panama.  

Mais alors que la vente semblait compromise, un nouveau nom entre en jeu : le milliardaire italien Gianluigi Aponte, fondateur de MSC, serait en passe de racheter le contrôle opérationnel des 41 autres ports internationaux sous contrôle de CK Hutchison. Ce seraient ainsi 19 milliards de dollars qui pourraient revenir dans les poches de l’homme le plus riche de Hong Kong, Li Ka-shing. C’est avec sa filiale TiL que le milliardaire italien entend effectuer cette opération. Une filiale détenue par Blackrock à hauteur de 20%. 

Selon l’accord actuel, la famille Aponte serait l’unique propriétaire de 41 des 43 ports. Les deux ports panaméens passeraient alors sous le contrôle de BlackRock à 51%. De quoi relancer les négociations… et apaiser, pour un temps, les tensions autour du canal.

Pour ajouter du piment à une affaire déjà épicée, le principal concurrent de MSC, Maersk a annoncé début avril, l’acquisition de la Panama Canal Railway Company. Lui offrant le contrôle total des 76 kilomètres de ligne ferroviaire reliant l’Atlantique et le Pacifique. Dans ce jeu d’influences entre grandes puissances, le canal de Panama redevient un enjeu stratégique mondial. Entre pressions diplomatiques, intérêts économiques et revendications souverainistes, le pays devra naviguer à vue.