Bruxelles (awp/afp) - "L'économie du farfadet" a encore frappé: la zone euro a enregistré un repli inattendu de son activité économique au premier trimestre, en raison d'une chute du produit intérieur brut irlandais, un phénomène occasionnel lié aux opérations comptables des nombreuses multinationales installées dans ce pays.

Selon la nouvelle estimation d'Eurostat, le produit intérieur brut (PIB) des 21 pays partageant la monnaie unique a reculé de 0,2% sur les trois premiers mois de l'année, par rapport au trimestre précédent, au lieu d'une croissance de 0,1% précédemment annoncée par l'institut de statistiques européen.

Cette révision d'une ampleur inhabituelle est liée à une chute de l'activité économique en Irlande encore plus importante que prévu : elle est désormais chiffrée à 12,1%, loin de la contraction de 2% initialement annoncée par le bureau des statistiques irlandais, le CSO.

Ce dernier avait expliqué jeudi cette révision hors normes par la prise en compte de données liées aux multinationales, qui ont un poids considérable au sein de l'économie irlandaise.

Ce n'est pas la première fois que les chiffres de la zone sont brouillés par des mouvements brusques du PIB irlandais.

L'an dernier, le même phénomène s'était produit en sens inverse : la zone euro avait enregistré une croissance de 0,6% au premier trimestre, qui s'expliquait pour moitié par un bond de 9,7% de l'économie irlandaise sur la même période.

Effets imprévisibles

Ces forts mouvements du PIB en Irlande ne sont pas liés à l'économie sous-jacente, mais à des opérations purement comptables des multinationales qui ont choisi l'île comme siège européen, pour profiter de sa très faible fiscalité sur les entreprises.

C'est le cas notamment d'importants groupes pharmaceutiques et chimiques, et de plus en plus, de géants américains de la tech comme Apple, Google et Meta.

Cette dépendance aux multinationales aux effets imprévisibles avait été baptisée "l'économie du farfadet" ("Leprechaun economics" en anglais) par l'économiste Paul Krugman, il y a dix ans.

Une allusion à ce personnage légendaire du folklore irlandais, un lutin au tempérament farceur et qui cache des pièces d'or dans un chaudron placé au pied d'un arc-en-ciel.

En guise de trésor, les multinationales perçoivent des recettes de licences de leurs filiales installées dans d'autres pays, dans le cadre de stratégies d'optimisation fiscales.

Comme l'expliquait la BCE dans une étude parue en 2023, "les transactions associées à ces actifs intangibles sont souvent sans lien avec les cycles d'activité au sein de la zone euro".

Or, ces transactions peuvent être "importantes, irrégulières et instantanées", confirme cette étude. Ces opérations financières erratiques, et démesurées par rapport à l'économie intérieure de l'Irlande, entraînent donc une volatilité accrue dans les statistiques nationales et européennes.

Conflit au Moyen-Orient

Par ailleurs, la performance de la France, deuxième économie de la zone euro, a également été revue en baisse fin mai, son PIB ayant reculé de 0,1% selon l'Insee, au lieu d'une croissance nulle annoncée auparavant.

"Si l'on exclut les effets liés au PIB irlandais, la croissance de la zone euro reste remarquablement stable, autour de 0,2% par trimestre", a commenté Rory Fennessy, économiste au cabinet Capital Economics.

Mais il souligne que l'économie européenne a été soutenue en début d'année par des achats anticipés, liés au conflit au Moyen-Orient.

La guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l'Iran a en effet poussé certaines entreprises et consommateurs à faire des réserves pour se prémunir contre les risques de pénuries ou de hausses de prix sur différents produits.

Or, "cet effet devrait s'inverser au 2e trimestre", prévient cet expert, qui s'attend à une stagnation du PIB de la zone euro au printemps... en excluant l'Irlande.

afp/al