Nouveau coup dur pour Jakarta aujourd'hui. S&P Dow Jones Indices a placé l'Indonésie sous surveillance pour un éventuel déclassement de marché émergent à marché frontière, invoquant des problèmes de transparence, selon Reuters. L'IDX Composite a reculé de 1,5%, mettant fin à cinq séances de hausse, et la roupie a refranchi les 18 000 pour un dollar. La devise abandonne 7,4% depuis le 1er janvier, plus forte baisse d'Asie selon Reuters. L'indice, lui, perd 31,5% sur la même période.
Pendant ce temps, et malgré la correction en cours sur les valeurs technologiques, le Kospi coréen gagne encore plus de 80% depuis le 1er janvier et Taïwan près de 61%, portés par les semi-conducteurs et les infrastructures de l'IA.
La composition de la cote explique une partie de l'écart. La Bourse de Jakarta n'a pas de locomotive IA à offrir. Pas de Samsung, pas de SK Hynix, pas de TSMC local. C'est une place de banques, d'énergie et de matières premières. Mais rester à l'écart d'un rallye ne fait pas perdre 30%. Un décrochage pareil a normalement une cause visible, récession, crise de crédit, ou choc sectoriel. Rien de tel ici, sur un an le PIB a même progressé de 5,61% au premier trimestre, sa meilleure croissance depuis fin 2022, d'après l'institut statistique national. La cause est ailleurs.

Source : Zonebourse
Tout part d'un avertissement
Elle tient en un avertissement publié par MSCI en janvier. Le fournisseur d’indices s’inquiète de l’opacité de l’actionnariat des sociétés cotées indonésiennes et de soupçons d’échanges entre parties liées. Les courtiers locaux ont un nom pour cette pratique, “goreng-goreng saham”, la friture d’actions. Des titres qui montent entre mains proches, sans lien évident avec les fondamentaux. Et MSCI pose la menace : si rien ne change, l’Indonésie pourrait être rétrogradée de marché émergent à marché frontière, la catégorie des Bangladesh, Pakistan et Vietnam. Les investisseurs étrangers ont vendu pour près de 3,9 MdsUSD d’actions depuis le 1er janvier, d’après le New Straits Times, et la capitalisation de la cote est retombée de plus de 900 MdsUSD en janvier à environ 600 MdsUSD fin juin.
Un géant au flottant fantôme
Ce que MSCI redoute, le marché l'a vu grandeur nature au printemps, avec la chute de Chandra Asri. Fin 2024, le pétrochimiste du milliardaire Prajogo Pangestu pèse quelque 649 000 MdsIDR, environ 40 MdsUSD, selon les données de Zonebourse, l'une des toutes premières capitalisations de la cote, après son entrée quelques mois plus tôt dans les grands indices MSCI. Mais la base est étroite. Cinq blocs identifiés verrouillent près de 90% du capital, d'après les déclarations de la société. À peine 11% des titres circulent dans le public.
C'est la réforme qui fait tout basculer. Début 2026, Jakarta oblige les actionnaires à se déclarer dès 1% du capital. Les nouvelles données exposent la concentration, le couperet tombe à la mi-mai. MSCI sort Chandra Asri et cinq autres valeurs de son indice Global Standard. Les fonds passifs qui répliquent les indices concernés doivent vendre, avec trop peu d'acheteurs en face pour absorber le choc. Le titre part en chute libre, deux ans après son entrée dans l'indice. La société ne pèse plus que 9 MdsUSD. Quatre fois moins que fin 2024.
Les banques en première ligne
Ce qui est arrivé à Chandra Asri, l’Indonésie le redoute pour l’ensemble de sa cote. Si MSCI confirme la rétrogradation en novembre, les fonds passifs répliquant les indices émergents de MSCI devront sortir de leurs positions indonésiennes, non par choix, mais parce que leurs règles de réplication l’imposent. Goldman Sachs chiffre ces sorties potentielles jusqu’à 13 MdsUSD. Et les banques seraient mécaniquement en première ligne. La finance est le premier secteur de l’IDX Composite, avec 32,5% de l’indice, loin devant les matériaux de base et l’énergie. Elle encaisse déjà. Bank Central Asia accuse un repli de 29,4%. Bank Rakyat Indonesia en baisse de 19,4%, selon les données de la Bourse indonésienne.
Dans le MSCI Indonesia, le poids des banques est encore plus écrasant, elles représentent plus de 65% de l’indice.

Source : Indonesia Stock Exchange
Quatre mois pour convaincre
Jakarta n'est pas restée les bras croisés. Le flottant minimum a été doublé, de 7,5% à 15%, avec un délai de mise en conformité de un à trois ans selon la taille des entreprises. Les titres à l'actionnariat trop concentré ont été listés publiquement. Même la Bourse doit changer de peau. Encore contrôlée par ses membres, elle est poussée vers une structure actionnariale classique, comme ses voisines régionales. Le chantier est énorme, environ 10 MdsUSD d'actions devront être proposées au marché pour que toute la cote respecte la nouvelle règle du flottant. Et pour qu'il y ait des acheteurs en face, les assureurs et fonds de pension locaux ont été autorisés à monter en actions. Pendant que les étrangers vendent, Jakarta essaie de mobiliser l'épargne locale.
MSCI a salué “un pas dans la bonne direction”, mais a repoussé son verdict à novembre. L'avertissement de S&P Dow Jones ajoute un deuxième juge au dossier. Les investisseurs ne veulent plus seulement des annonces, mais des preuves que l'accessibilité, la liquidité et la gouvernance s'améliorent vraiment, résume Mohit Mirpuri, gestionnaire de fonds chez SGMC Capital, cité par Reuters. En attendant, la défiance se lit dans les prix. Les grandes valeurs indonésiennes se paient moins de 9 fois les bénéfices attendus, contre près de 12 fois pour l'ensemble des émergents, selon MSCI.
L'Indonésie n'est pas la première à vivre ça. L'Argentine avait été rétrogradée en marché frontière par MSCI en 2009, et il lui a fallu 10 ans pour réintégrer le club des émergents. C'est ce scénario que Jakarta doit éviter d’ici novembre.


















