Depuis le temps, on commence à le connaitre. Pour discréditer tous ceux qui s’opposent à lui, Donald Trump leur attribue des surnoms. On peut notamment citer "Joe l’endormi" pour Joe Biden, "Rocket Man" pour Kim Jong Un, et bien sûr notre préféré "Too Late" (trop tard) pour Jerome Powell. Un qualificatif que Donald Trump utilise pour dénoncer la réticence du président de la Fed à baisser les taux d’intérêt.
Des taux d’intérêt que le président américain juge trop élevé. Jusqu’ici rien de surprenant. Les politiques réclament toujours des taux plus bas, pour doper la croissance et in fine leur popularité en vue des élections suivantes. Donald Trump a en plus un passé de promoteur immobilier, secteur ô combien sensible aux taux.
Mais en 2025, le président américain ne s’est pas contenté de donner son avis et de critiquer l’inaction de Jerome Powell. Il a exercé une pression inédite sur la Fed, depuis au moins un demi-siècle.
"Il partira très rapidement, croyez-moi"
Tout commence véritablement en avril. Peu de temps après avoir fait vaciller les marchés en imposant des droits réciproques à tous les pays, Donald Trump a menacé explicitement de licencier Jerome Powell. "Je ne suis pas content de lui. Si je veux qu’il parte, il partira très rapidement, croyez-moi" déclarait-il le 17 avril dans le Bureau Ovale, aux côtés de la première ministre italienne, Giorgia Meloni.
Une attaque à la sacro-sainte indépendance de la Fed, qui a alors renforcé la pression sur les Treasuries et le dollar. Si tout le monde a vite compris que Donald Trump ne mettrait pas sa menace à exécution, compte tenu des impacts sur les marchés, il a néanmoins continué à mettre la pression dans les semaines suivantes.
Donald Trump et ses proches ont utilisé pour cela la rénovation du siège de la Fed, dénonçant ainsi de supposés dépassements de coûts. L’affaire ira jusqu’à une visite de chantier de Donald Trump en personne et à cette scène surréaliste : une conférence de presse improvisée du président américain et du président de la Fed, casques de chantier sur la tête. "Tout ce que j’attends de lui, c’est qu’il baisse les taux d’intérêt" martèle alors Donald Trump.

Chantier de rénovation du siège de la Fed, le 24 juillet 2025
Renouveler le comité
En réalité, tout l’enjeu pour Donald Trump est de désigner un successeur à Jerome Powell, qui partage ses vues, et qui lui soit loyal. Rappelons que c’est lui qui avait nommé Jerome Powell en 2018. Un choix qu’il a ensuite regretté et beaucoup reproché à son secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin.
Donald Trump a indiqué qu’il devrait annoncer son choix au début de l’année 2026. Mais les deadlines du président américain sont généralement mouvantes. Fin novembre, Kevin Hassett a émergé comme le grand favori, mais Kevin Warsh (ancien gouverneur de la Fed) et le gouverneur Christopher Waller semblent encore dans le jeu après leurs récentes interviews avec Donald Trump, tandis que Rick Rieder (Blackrock) doit se rendre cette semaine à Mar a Lago.
Donald Trump essaye aussi de renouveler au maximum le FOMC (le comité de politique monétaire). Un comité composé de 7 gouverneurs nommés par le président (avec une confirmation par le Sénat) et de 12 présidents de Fed régionales. Chacune de ses banques dispose d’un conseil d’administration qui nomme son président pour 5 ans. Des nominations qui doivent ensuite être approuvés par les gouverneurs de la Fed.
Cette année, l’administration Trump a semblé vouloir exercer un contrôle plus important sur ces nominations. Le Secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a aussi reproché aux présidents de Fed régionales de ne pas être originaires du district dont ils sont en charge. Mais les gouverneurs ont finalement approuvé à l’unanimité la reconduction de tous les présidents de Fed régionales plus tôt ce mois-ci (exception faite de Raphael Bostic de la Fed d’Atlanta, qui prend sa retraite).
Du coté des gouverneurs, la démission surprise d’Adriana Kugler, au mois d’août, a offert une opportunité à Donald Trump. Il a ainsi pu placer son conseiller Stephen Miran, qui a par ailleurs conservé son poste à la Maison Blanche. Son mandat s’achève en janvier et il est probable que Donald Trump nomme à sa place celui qui succédera à Jerome Powell.
La Cour suprême en arbitre
L’autre gouverneur au centre de l’attention cette année, c’est Lisa Cook. Accusée par l’administration Trump de fraudes sur des prêts hypothécaires, elle a été licenciée par le président américain fin août. Mais la décision a été bloquée par une juge fédérale début septembre, ce qui lui a permis de conserver son poste. Une audience est désormais prévue à la Cour suprême le 21 janvier.
Cette décision sera clé pour l’avenir de la Fed et son indépendance. Selon le Federal Reserve Act, le président ne peut limoger un gouverneur de la Fed que pour un "motif valable". Cependant, il n’existe pas de jurisprudence sur le sujet puisqu’il n’y a aucun précédent de licenciement d’un gouverneur par le président.
Mais si on revient au jugement de septembre, il ne semble pas y avoir ici de motif valable. D’abord parce que les faits reprochés à Lisa Cook ne sont pas en lien avec l’exercice de ses fonctions et ensuite parce qu’ils concernent une période antérieure à sa nomination à la Fed. Si la Cour suprême statue en faveur de l’administration Trump, ce serait un tournant parce que cela donnerait presque carte blanche au président pour remplacer les gouverneurs de la Fed.
Un président, une voix
Enfin, l’avenir de l’actuel président de la Fed est encore assez incertain. Car si son mandat de président s’achève le 15 mai prochain, son mandat de gouverneur ne prend fin qu’en janvier 2028. Plusieurs fois interrogé à ce sujet, il a pour le moment refusé de dire s’il resterait au-delà du mois de mai.
Ce qui est intéressant ici, c’est qu’au cours de cette année, il y a eu beaucoup de discussions autour de la possibilité d’un "shadow Fed chair" (un président fantôme). Autrement dit, l’idée que Donald Trump pourrait nommer le successeur de Jerome Powell bien avant la fin de son mandat et que ce dernier pourrait d’ores et déjà guider les anticipations de marché.
Mais in fine ce rôle pourrait bien être occupé par Jerome Powell lui-même (dans le cas où il reste après le mois de mai). Car il a une vraie légitimité au sein de la Fed et il est celui qui bâtit le consensus depuis maintenant huit ans. On peut très bien imaginer qu’il continue à être celui qui garde tout le monde sur des positions "raisonnables", face à un président proche de Donald Trump qui voudra baisser les taux plus fortement.
Ce n’est ici qu’une hypothèse puisqu’on imagine aussi qu’une telle configuration mettrait Jerome Powell sous le feu des critiques. Mais derrière ces conjectures, il y a une problématique à laquelle ne pourra pas échapper le prochain président de la Fed : il devra bâtir un consensus et amener tous ses collègues dans la même direction. "Le président de la Réserve fédérale a la possibilité de lancer la discussion, mais en fin de compte, il ne dispose que d'une voix" résume ainsi le secrétaire au Trésor, Scott Bessent.
"Que faites-vous ?"
Or, le comité est actuellement très divisé. C’est ce qu’a montré la dernière réunion. Si la Fed a baissé ses taux de 25 points de base, plusieurs membres ont toutefois exprimé leur désaccord. Austan Goolsbee, le président de la Fed de Chicago et Jeffrey Schmid, celui de l'antenne de Kansas City, ont voté en faveur d'un statu quo. Stephen Miran, a lui opté à nouveau pour une réduction d'un demi-point de pourcentage.
C’est la première fois depuis 2019 qu’il y avait trois votes dissidents. Et en réalité c’est même davantage de membres qui auraient préféré un statu quo. Car les dots plots (les nuages de points) montrent que six membres du FOMC auraient souhaité des taux plus élevés à la fin de cette année.
La Fed est en effet confrontée à un environnement particulièrement difficile. Il y a des risques sur les deux parties de son mandat : ralentissement du marché du travail et inflation trop élevée. Et le shutdown de 43 jours a beaucoup perturbé la publication des statistiques, ce qui l’empêche d’y voir plus clair sur l’état de l’économie américaine.
"Un nombre important de participants sont d’accord sur le fait que les risques sont à la hausse sur le chômage et à la hausse sur l’inflation. Donc que faites-vous ? Vous n’avez qu’un outil, qui ne peut pas faire deux choses à la fois" résumait ainsi Jerome Powell, lors de sa conférence de presse du 10 décembre.
Depuis cette réunion, la publication d’un rapport sur l’emploi a montré une remontée du taux de chômage à 4.6% - soit davantage que le niveau prévu par la Fed pour la fin d’année dans ses projections – tandis que les créations d’emplois se maintiennent. Dans le même temps, l’inflation du mois de novembre a surpris à la baisse. Mais ce chiffre est davantage le résultat d’une collecte des données fortement perturbée par le shutdown que le signe d’une vraie tendance de désinflation.
Plus généralement, toutes ces données retardées ne sont probablement pas d’une grande valeur et il faudra attendre pour y voir plus clair. Si les marchés anticipent deux baisses de taux supplémentaires en 2026, tout dépendra des données mais aussi de la fonction de réaction de la Fed, c’est-à-dire de l’équilibre entre les deux parties de son mandat. Un équilibre qu’un président nommé par Donald Trump pourrait faire évoluer.
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