Ministres, députés et sénateurs semblent avancer avec prudence dès qu’il est question d’investissement en actions. Entre soupçons de conflits d’intérêts, méfiance culturelle envers l’actionnariat, contraintes réglementaires et risque médiatique, le sujet cumule plusieurs repoussoirs.

Le cas des ministres est révélateur. Avec un patrimoine net moyen d’1,5 million d’euros, les profils de nos ministres ont les revenus et le patrimoine qui, dans le privé, conduiraient plutôt à une allocation boursière plus importante. Mais la plupart ne possèdent pas d’actions. Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, fait figure d’exception avec un portefeuille boursier de plus de 150 000 euros, composé de 27 actions de grands groupes européens. On la félicite, mais on pourrait également lui suggérer, au passage, de se diversifier ou de s’intéresser aux ETF.

Il ne s’agit pas ici de cibler le gouvernement Lecornu. Le constat vaut largement pour les précédents exécutifs. On sait que quelques responsables politiques dénotent, à l’image de Rachida Dati, dont le compte-titres atteindrait plusieurs millions d’euros. Mais ces cas restent rares.

Ce papier complète l’article ci-après : Bourse : dans quoi investissent nos politiques ? | Zonebourse. On y apprend notamment que 295 sénateurs sur 348 ne détiennent aucune action cotée, et seuls 10% des députés en possèdent. Dans l’ensemble, les représentants politiques paraissent donc dissuadés d’investir.

Cette distance s’explique en partie par le cadre juridique. Dès leur entrée en fonction, les ministres voient leur actionnariat direct strictement encadré. Ils ne peuvent pas conserver un droit de regard sur l’investissement dans des sociétés en direct pour prévenir tout risque lié au délit d’initié.

S'ajoutent à cela des affaires médiatiques récentes qui ont pu refroidir les envies de certains. A l'image d'Agnès Pannier-Runacher, qui a été mise en cause pour des intérêts familiaux liés à une société associée à Perenco, groupe pétrolier, alors qu’elle était ministre de la Transition énergétique. Muriel Pénicaud avait, elle, exercé des stock-options peu après l’annonce d’importantes suppressions de postes chez Danone, son ancienne entreprise, alors qu’elle était ministre du Travail. Cocasse…

Il existe aussi une certaine diabolisation de l’actionnariat dans le monde politique, et ce, sans même cibler de bord politique. Le débat autour de TotalEnergies a encore montré que posséder des actions est parfois associé aux grandes fortunes, voire à une forme de rente illégitime. Pourtant, les plus grands groupes français sont massivement détenus par des épargnants ordinaires. TotalEnergies compte environ 650 000 actionnaires individuels en France. Nul doute que ses performances récentes n’ont pas seulement fait les affaires des “ultra-riches”.

Faut-il y voir une stratégie de proximité avec une population française elle-même peu familière de la Bourse ? Ou, au contraire, une forme de prudence légitime de la part de responsables publics tenus à la transparence, à la neutralité et à la distance vis-à-vis des intérêts privés ?

Il est difficile de comparer avec nos voisins européens, car en matière de transparence, les autorités de ces derniers sont bien moins exigeantes. Le contre-exemple américain est toutefois frappant puisque 48% des élus américains détiennent des actions individuelles, sans même inclure les fonds diversifiés, puisqu'on parlerait de presque l’ensemble des élus. La comparaison avec la France a ses limites et serait simpliste. 

Mais il est sûr que, si ceux qui nous gouvernent n’ont aucun lien personnel ou patrimonial avec les marchés boursiers, il est fort probable qu’aucun ne pense la Bourse comme un outil d’enrichissement populaire. Les plus éduqués financièrement continuent d’en profiter tandis que le reste est majoritairement à distance. 

Il est clair que ce n'est pas parce qu’un élu ne détient pas d’actions qu’il prendra forcément de mauvaises décisions pour l’épargne populaire. Et inversement, ce n’est pas parce qu’un élu possède des actions qu’il défendra mieux le citoyen moyen. Les responsables publics ne doivent pas nécessairement avoir des intérêts personnels dans les marchés, mais ils doivent comprendre que l’absence de culture boursière dans la population est un facteur d’inégalité patrimoniale. 

Une classe politique qui tient les marchés à distance, ou les réduit à la spéculation, risque de passer à côté d’un enjeu central : l’investissement boursier à long terme est l’un des moteurs de l’enrichissement patrimonial. Tant que la culture boursière restera concentrée chez les plus informés, les mieux accompagnés et les mieux dotés, elle continuera de creuser les écarts plutôt que de les réduire.