Dans les prochains jours, sauf décalage de dernière minute, les États membres doivent se prononcer sur l’ensemble de l’accord commercial. En amont, les Vingt-Sept attendent le vote du Parlement européen — prévu mardi — sur un paquet de mesures de sauvegarde censées rassurer les agriculteurs, notamment en France, vent debout contre le texte.
Origines et objectifs d’un accord colossal
Après 25 ans de négociations, l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) ont bouclé en 2024 un accord commercial inédit.
L’enjeu : créer un marché intégré de 780 millions de personnes – un quart du PIB mondial – en éliminant la plupart des barrières douanières. À terme, le Mercosur supprimerait les taxes sur 91% des importations européennes (voitures, machines, produits pharmaceutiques, etc.), pendant que l’UE ferait de même sur 92% des biens sud-américains. Des quotas d’importation sont prévus pour les secteurs sensibles, notamment 99 000 tonnes de bœuf sud-américain supplémentaires par an (soit 1,6% de la consommation européenne) et d’autres contingents pour la volaille, le sucre ou l’éthanol. En face, Mercosur bénéficierait d’un accès accru aux marchés européens du fromage, du lait en poudre ou des vins. Cet accord titanesque représente plus de 4 milliards d’euros de droits de douane supprimés chaque année sur les exportations de l’UE.
Pourquoi un tel traité, après des tractations intermittentes depuis 1999 ? D’abord pour des motifs stratégiques. Bruxelles y voit un moyen de diversifier ses débouchés et son approvisionnement, en réduisant la dépendance au marché chinois et en compensant les guerres commerciales déclenchées par Donald Trump. “Ce n’est pas qu’une opportunité économique, c’est une nécessité politique”, a martelé Ursula von der Leyen en 2024, vantant un pacte entre démocraties “face aux vents contraires du protectionnisme”.
L’accès privilégié aux ressources d’Amérique latine est un autre atout : lithium pour les batteries, soja pour l’élevage ou viande bovine pour les consommateurs européens. L’UE bénéficierait d’un avantage du premier entrant sur un Mercosur encore peu lié par des accords commerciaux, avec la possibilité offerte à ses entreprises de candidater aux marchés publics sud-américains au même titre que les fournisseurs locaux. En échange, les pays du Mercosur espèrent doper leurs exportations agricoles vers le riche marché européen – viande, sucre, céréales – et attirer plus d’investissements. En 2018, l’UE était déjà le premier partenaire commercial du Mercosur (45 MrdsEUR d’exportations européennes vers ces pays, 42,6 MrdsEUR dans l’autre sens). La perspective de lever les derniers tarifs élevés (35% sur les voitures exportées vers le Mercosur notamment) a donc fait miroiter un essor du commerce bilatéral.

Promesses économiques et bras de fer politique
Sur le papier, les promesses économiques sont considérables. Le pacte UE-Mercosur ouvrirait aux exportateurs européens des marchés jusqu’alors fortement protégés, du BTP à la chimie en passant par l’automobile. Berlin et Madrid, en particulier, soutiennent vigoureusement l’accord, y voyant un moyen de compenser les pertes d’accès aux marchés américain et chinois dues aux tensions récentes. D’après les calculs de la Commission, ce libre-échange pourrait apporter un gain de croissance non négligeable, tout en renforçant les liens diplomatiques entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Le chancelier allemand Olaf Scholz saluait la création d’un “espace de libre-échange de plus de 700 millions de personnes, synonyme de croissance et de compétitivité”. Côté sud-américain, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a poussé ardemment pour conclure ce traité, y voyant une victoire personnelle et un tremplin pour l’économie de la région.
Cependant, cet accord “historique” s’est heurté à un mur politique inattendu en Europe. En décembre, le gouvernement français a sonné la charge contre le texte, redoutant un sacrifice de son agriculture sur l’autel du libre-échange. Paris, premier producteur de bœuf de l’UE, a formé une alliance de fait avec Rome, Varsovie et plusieurs autres capitales pour bloquer la ratification. Le 15 décembre 2025, Emmanuel Macron et la Première ministre italienne Giorgia Meloni se sont mis d’accord pour repousser le vote final prévu à Bruxelles, estimant que les conditions légitimes de protection des agriculteurs n’étaient toujours pas réunies. Soutenue par la Pologne, la Hongrie, l’Autriche ou l’Irlande, la France menaçait de réunir une minorité de blocage suffisante (au moins quatre pays totalisant 35 % de la population de l’UE) pour faire capoter le projet.
Dans une interview accordé à plusieurs médias européens le 14 décembre, le ministre français de l'Économie et des Finances Roland Lescure a déclaré “Pour nous, ce traité n’est pas acceptable en l’état actuel”. Dans le détail, le ministre pose 3 conditions pour son accord. La première : “des clauses de sauvegarde solides et opérationnelles sur lesquelles le Parlement européen se prononcera ce mardi”. Cela veut dire que la France veut que l’accord prévoie des “boutons d’alarme” très concrets : des mécanismes qui permettent, si les importations du Mercosur viennent fragiliser trop fortement nos agriculteurs ou certaines filières, de réduire, bloquer ou encadrer ces importations rapidement. Deuxième condition comme l’explique le ministre : “des mesures miroirs pour protéger nos citoyens et garantir une concurrence équitable en appliquant aux produits importés les mêmes normes qu’aux produits européens”. Et enfin dernière mesure, “des contrôles sur les importations”.
En face, la Commission européenne a multiplié les mises en garde. Pas question d’abandonner ce traité emblématique, défendu comme crucial économiquement, diplomatiquement et géopolitiquement dans le contexte mondial actuel. L’Allemagne et l’Espagne fustigent un repli protectionniste contraire aux intérêts stratégiques de l’UE, alors que la France et ses alliés clament défendre les standards européens et la transition écologique.
Controverses : agriculture et climat en ligne de mire
Pourquoi un tel bras de fer ? D’une part, l’agriculture européenne figure parmi les secteurs potentiellement perdants de l’accord. Les agriculteurs redoutent une inondation de viandes bovines et de volailles sud-américaines meilleur marché, produites à des coûts moindres et avec des normes moins strictes (utilisation de pesticides interdits en Europe, déforestation, bien-être animal, etc.). Depuis 2019, des manifestations massives ont lieu régulièrement en France, en Belgique ou en Irlande pour dénoncer le dumping alimentaire que permettrait Mercosur. Tracteurs bloquant les routes, gerbes de paille incendiées devant les préfectures, tonneaux de vin espagnol déversés : la panoplie classique de la colère paysanne a repris du service. En novembre 2024, plus de 80 rassemblements d’agriculteurs avaient émaillé le territoire français en une seule journée, aux cris de “Mercosur, si ça passe, ça casse”. Le gouvernement français, sous cette pression, a durci son discours et exigé des garanties béton avant de ratifier quoi que ce soit.
D’autre part, le climat s’est imposé comme l’autre point névralgique. Les ONG environnementales jugent le traité incompatible avec les objectifs écologiques de l’Accord de Paris. Elles craignent qu’en ouvrant grand les marchés, l’UE encourage indirectement la déforestation de l’Amazonie – le “poumon vert” planétaire – par l’expansion de l’élevage et du soja destinés à l’exportation.

L’ONG Friends of the Earth a ainsi qualifié l’accord “d’écocide programmé”, pointant le risque d’une hausse des feux de brousse et de la conversion de forêts en pâturages. Plusieurs parlements nationaux, en Autriche, aux Pays-Bas ou en Wallonie, ont adopté des résolutions hostiles au texte dès 2019, suite aux gigantesques incendies en Amazonie sous la présidence Bolsonaro. Ces feux, souvent criminels, sont allumés pour “nettoyer” des zones fraîchement déboisées dans le but d’y planter du bétail ou du soja. Face au tollé, l’UE a dû intégrer une dimension climatique à l’accord : une clause suspensive permet théoriquement de geler le traité si un pays viole ses engagements climatiques (par exemple en cas de déforestation massive contraire à l’Accord de Paris). Le texte comporte l’objectif de “zéro déforestation illégale d’ici 2030” dans les pays du Mercosur. Mais ces dispositions restent déclaratives, sans mécanisme de sanction réellement contraignant – d’où l’insatisfaction persistante des écologistes, qui parlent de “greenwashing” juridique;
Le paradoxe, souligné par des experts, est que rejeter l’accord n’empêcherait pas nécessairement ces pratiques destructrices – mais priverait l’UE de tout levier d’influence pour y remédier. Si l’Europe échoue à conclure, son influence en Amérique du Sud en pâtira, laissant le champ libre à la Chine. Autrement dit, l’accord UE-Mercosur s’inscrit aussi dans la rivalité des grandes puissances pour les marchés émergents : un retrait européen pourrait pousser les pays du Mercosur dans les bras de Pékin, avec encore moins de contraintes environnementales ou sociales. C’est l’argument que brandissent les partisans du traité, pour qui il vaut mieux engager les partenaires sud-américains dans un cadre commun (quitte à l’améliorer) plutôt que de laisser la porte fermée.
Gagnants, perdants et conditions de ratification
Qui profiterait concrètement d’un tel accord ? Côté gagnants, on compte d’abord les exportateurs européens de produits industriels et manufacturés : les constructeurs automobiles allemands (actuellement frappés de 35% de droits de douane au Brésil), les producteurs de machines-outils, de médicaments ou de spiritueux, qui accéderaient à des marchés sud-américains en pleine croissance. Les grands pays agro-exportateurs du Mercosur, eux, verraient leurs ventes agricoles dopées par la réduction des tarifs douaniers en Europe (le bœuf brésilien ou argentin, le poulet, le sucre ou le maïs pourraient entrer en plus grande quantité sur le marché européen). Les consommateurs des deux côtés de l’Atlantique pourraient également bénéficier de prix plus bas et d’un plus grand choix de produits. Sur le plan géopolitique, l’accord donnerait un signal fort en faveur du multilatéralisme commercial, au moment où les États-Unis et la Chine jouent plutôt la carte du bilatéralisme et de la rivalité commerciale.

Ministère de l'Economie
Côté perdants, en revanche, les risques sont identifiés depuis le début. Les agriculteurs européens, en particulier les éleveurs de bovins, de volailles et de sucre, redoutent une concurrence déloyale qui rognerait leurs revenus – déjà modestes – et mettrait en péril des filières entières. D’après les syndicats, les quotas de bœuf sud-américain (même limités à 1,6% de la consommation de l’UE) pourraient suffire à faire pression sur les cours et à fragiliser l’élevage extensif, notamment en France et en Irlande. De l’autre côté, certains observateurs pointent que les petits producteurs sud-américains ne seraient pas épargnés non plus : le pacte profitera surtout aux géants de l’agro-industrie (grandes fazendas brésiliennes, multinationales du soja), au détriment des paysans familiaux et des peuples autochtones dont les terres pourraient être accaparées.
Enfin, l’environnement planétaire pourrait payer le prix fort d’une hausse des exportations de bœuf ou de minerais : l’incitation financière à défricher davantage la forêt amazonienne serait réelle, faisant craindre une accélération du changement climatique et une atteinte à la biodiversité exceptionnelle de ces régions.
Un avenir incertain
Sur le plan institutionnel, le chemin vers l’entrée en vigueur reste semé d’embûches. Techniquement, l’accord UE-Mercosur est un accord “mixte” : il touche à la fois des domaines exclusifs de l’Union (le commerce) et des compétences nationales (environnement, propriété intellectuelle). Résultat : la procédure est lourde, à plusieurs verrous, et chaque étage peut faire tout basculer.
Étape 1 : Le Conseil de l’UE : premier couperet
Une fois les négociations bouclées, le texte passe d’abord devant le Conseil de l’Union européenne, où siègent les ministres des Vingt-Sept. Ici, pour l’accord UE-Mercosur, la majorité qualifiée suffit : la France ne peut pas bloquer seule. Pour former une minorité de blocage, Paris doit rallier au moins trois autres pays représentant avec elle plus de 35% de la population de l’UE. Signal politique notable : la Pologne s’est déjà rangée aux côtés de la France (résolution du 27 novembre 2024 contre le traité “sous cette forme”). Si cette minorité se constitue, le projet est suspendu.
Étape 2 : Le Parlement européen : le vote politique
Si le Conseil dit oui, le dossier file au Parlement européen. Le feu vert se joue à la majorité simple en séance plénière. Autrement dit, même un “non” unanime des 81 eurodéputés français reste loin d’une majorité dans un hémicycle de 720 sièges. Il faut convaincre bien au-delà de la délégation française.
Étape 3 : Les parlements nationaux : le droit de veto
Parce que l’accord est mixte, il doit ensuite être ratifié par chaque parlement national. C’est l’ultime verrou : le refus d’un seul pays peut bloquer l’ensemble. En France, le texte est examiné par le gouvernement et les commissions compétentes, puis soumis au vote des parlementaires.
La sortie de secours de Bruxelles : le découpage
La Commission dispose toutefois d’un plan B : scinder l’accord, elle l'a fait pour le CETA (UE-Canada). Concrètement, seule la partie relevant des compétences exclusives de l’UE — le cœur commercial (baisse/suppression de droits de douane) — peut entrer en vigueur provisoirement, sans ratifications nationales. Dans ce scénario, le Parlement français ne se prononce pas sur cette tranche, l’accord s’applique partiellement, et la France, comme tous les États membres, doit l’appliquer.
L'UE et le Mercosur parviendront-ils à concilier intérêts économiques et impératifs socio-écologiques pour ressusciter cet ambitieux pont commercial transatlantique ? Réponse prochainement.

















