L’Ethiopie a officiellement inauguré mardi le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, un projet qui alimentera en énergie des millions de personnes tout en accentuant la fracture avec l’Egypte, pays en aval, une situation qui inquiète la région.
Deuxième nation la plus peuplée du continent avec plus de 120 millions d’habitants, l’Ethiopie considère le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), d’une valeur de 5 milliards de dollars et construit sur un affluent du Nil, comme un pilier de ses ambitions économiques.
Depuis la mise en service de la première turbine en 2022, la production du barrage a progressivement augmenté jusqu’à atteindre, mardi, sa puissance maximale de 5 150 MW. Il intègre ainsi le top 20 des plus grands barrages hydroélectriques mondiaux, avec une capacité équivalente à environ un quart de celle du barrage des Trois Gorges en Chine.
Lors de la cérémonie sur le site de Guba, un avion de chasse éthiopien a survolé les brumes des eaux blanches du barrage, qui dévalent sur 170 mètres (558 pieds).
Sous le dais d’un immense drapeau éthiopien, le Premier ministre Abiy Ahmed s’est adressé à une assemblée de dignitaires, parmi lesquels les présidents de la Somalie, de Djibouti et du Kenya.
« À nos frères (soudanais et égyptiens), l’Ethiopie a construit ce barrage pour prospérer, électrifier toute la région et changer l’histoire du peuple noir, » a déclaré Abiy. « Il n’est absolument pas destiné à nuire à ses frères. »
Abiy a affirmé que le barrage améliorera l’accès à l’électricité pour près de la moitié de la population qui en était privée en 2022, et permettra d’exporter le surplus à la région.
Le réservoir du barrage a submergé une zone plus grande que le Grand Londres, ce que le gouvernement présente comme une garantie d’approvisionnement en eau pour l’irrigation en aval, tout en limitant inondations et sécheresses.
LES VOISINS EN AVAL CRAIGNENT DES PÉNURIES D’EAU
Les voisins en aval de l’Ethiopie observent toutefois le projet avec appréhension depuis le début des travaux en 2011.
L’Egypte, qui a construit son propre haut barrage d’Assouan sur le Nil dans les années 1960, redoute que le GERD ne restreigne son approvisionnement en eau lors des périodes de sécheresse, et n’incite à la construction d’autres barrages en amont.
Son ministère des Affaires étrangères a adressé une lettre au Conseil de sécurité de l’ONU, estimant que l’inauguration du barrage violait le droit international.
Le Caire s’oppose vigoureusement au barrage depuis le début, arguant qu’il enfreint des traités sur l’eau datant du début du XXe siècle et constitue une menace existentielle.
L’Egypte, qui compte environ 108 millions d’habitants, dépend du Nil pour près de 90 % de son eau douce.
Le pays affirme se réserver le droit de « prendre toutes les mesures appropriées pour défendre et protéger les intérêts du peuple égyptien ».
Si l’Egypte a jusqu’ici évité toute représailles directes contre l’Ethiopie, elle s’est rapprochée ces dernières années des rivaux d’Addis-Abeba dans la Corne de l’Afrique, notamment l’Erythrée.
Le Soudan, pour sa part, s’est joint à l’Egypte pour réclamer des accords juridiquement contraignants sur le remplissage et l’exploitation du barrage, mais pourrait aussi profiter d’une meilleure gestion des crues et d’un accès à une énergie bon marché.
L’ETHIOPIE AFFIRME QUE LE BARRAGE N’EST PAS UNE MENACE
L’Ethiopie remplit le réservoir par phases depuis 2020, assurant que cela ne nuirait pas de manière significative aux pays en aval.
Des recherches indépendantes montrent qu’aucune perturbation majeure du débit en aval n’a été relevée jusqu’à présent, grâce à des précipitations favorables mais aussi à un remplissage prudents du réservoir durant les saisons humides sur une période de cinq ans.
En Ethiopie, où le pays a été secoué par des années de conflits armés internes, souvent sur des lignes ethniques, le GERD est devenu une source de fierté nationale, souligne Mekdelawit Messay, chercheuse éthiopienne en gestion de l’eau à la Florida International University.
« C’est devenu un symbole de rassemblement, la preuve de ce que nous pouvons accomplir lorsque nous sommes unis, » dit-elle.
Selon les médias locaux, 91 % du financement proviendrait de l’Etat, le reste étant assuré par l’achat d’obligations ou des dons de la population éthiopienne.
Sultan Abdulahi Hassan, agriculteur vivant près du barrage, affirme que le projet a apporté l’électricité à son village.
« Nous avons maintenant des réfrigérateurs. Nous pouvons boire de l’eau fraîche. Nous utilisons l’électricité pour tout, » témoigne-t-il lors de l’inauguration.
Si la puissance supplémentaire profitera à l’industrie montante du minage de bitcoin dans le pays, la majorité des Ethiopiens ruraux devront encore patienter avant d’en bénéficier.
L’accès à l’électricité en zones rurales reste limité par des réseaux de distribution sous-développés. Si les zones urbaines affichaient un taux d’électrification de 94 % en 2022, seulement 55 % de la population totale disposait de l’électricité, selon la Banque mondiale.



















