Les drones de combat sont utilisés par les plus grandes armées depuis déjà plusieurs décennies. La France y a eu recours pour la première fois lors de l’opération Barkhane au Sahel tandis que les Américains, eux, les employaient déjà en Afghanistan. Mais la véritable évolution réside dans l’usage accru de ces engins par des forces militaires sous-armées par rapport à leur ennemi. Cette logique aurait notamment été développée par l’État islamique il y a déjà une dizaine d’années. Aujourd’hui, l’utilisation de micro-drones, souvent conçus au départ pour le loisir, puis transformés par des organisations armées afin de frapper à faible coût s’est généralisée.

La guerre en Ukraine est le premier conflit à grande échelle où les drones occupent une telle place. Au lendemain de l’invasion russe, la grande majorité des experts et observateurs ne donnaient pas cher de la souveraineté ukrainienne. L'Ukraine a d'abord dû essuyer de larges frappes sur son territoire, en plus de l'avancée terrestre. Les drones Shaed iranien ont ensuite fait leur apparition à l'automne 2022, une arme encore utilisés par l’Iran dans le conflit actuel. Les ukrainiens se sont rapidement adaptés, que ce soit avec les drones maritimes, mais aussi avec des drones kamikazes contrôlés à distance, le pays s’est orienté vers une économie de guerre avec des entreprises qui ont appris à faire beaucoup avec peu. En janvier 2026, l’armée ukrainienne disposait de 1 500 drones intercepteurs anti-Shahed par jour selon Arte, pour un coût bien inférieur à celui des drones russes. L’Ukraine aurait par ailleurs produit 4,5 millions de drones sur son territoire en 2025, un volume colossal. C’est une partie de la recette qui rend cette guerre, a priori asymétrique, bien plus équilibrée qu’attendu au départ.

Capables de mener des missions de reconnaissance, d’attaque et de défense à des coûts extrêmement faibles, ces nouveaux outils rendent l’armée plus agile et offrent une réactivité sans équivalent.

Les drones sont ainsi devenus un véritable moyen de rétablir une forme d’équité sur le champ de bataille. C’est aussi de cette manière que l’Iran a causé autant de nuisances à ses voisins durant le mois de mars. Au point que Volodymyr Zelensky a bénéficié, fin mars, d’une tournée diplomatique aux Émirats. L’objectif était de monétiser l’expertise ukrainienne à travers des accords de coopération et des discussions de co-production. Même ces pétromonarchies, pourtant capables de dépenser sans compter pour leur défense, adaptent leurs choix face aux changements structurels. Les drones intercepteurs ukrainiens peuvent être vendus pour quelques milliers d’euros, quand les célèbres intercepteurs Patriot américains coûteraient environ 4 millions de dollars par unité, selon Reuters.

Il reste évidemment important, aujourd’hui, de disposer d’une armée massive et technologiquement impressionnante. Entre grandes puissances, la dissuasion demeure l’un des nerfs de la guerre, et ce bien avant la Guerre froide. Mais la guerre du 21e siècle ne se mène pas vraiment avec des porte-avions. Les géants militaires commencent à s’emparer de ces nouvelles problématiques et modernisent à la fois leurs armées et leurs stratégies.

Dans l’ère technologique que nous entamons à peine, les stratégies d’armement vont moins se concentrer sur la taille des flottes navales et aériennes que sur l’importance de l’information et la capacité de réaction face à l’ennemi. Ce n’est pas un hasard si le projet d’avion du futur européen, bien qu’on ignore encore s’il sortira un jour d’usine, doit être accompagné de drones d’appui connectés autour de lui.

En Bourse 

On l’a bien vu ces dernières années, tout le secteur profite de l’accroissement des dépenses militaires, qu’il s’agisse des géants de l’OTAN ou des puissances intermédiaires. Mais les modèles avec une intensité capitalistique faible et des expertises technologiques déterminantes peuvent particulièrement tirer leur épingle du jeu.

En France, on pense naturellement à Thales. Le cabinet de recherche actions AlphaValue a d’ailleurs publié une note à ce sujet cette semaine. Le groupe devrait profiter de cette dynamique, car il est bien exposé aux radars et aux systèmes anti-drones. Toujours dans l’Hexagone, on peut aussi citer Exail Technologies. Avec la transformation des conflits en mer, les drones anti-mines sous-marins du groupe de défense français sont particulièrement demandés ces dernières semaines. Exail a d’ailleurs expliqué avoir profité de la guerre avec l’Iran, à la fois en raison du risque de mines dans le détroit d’Ormuz et parce que la concurrence y est quasiment inexistante. C’est ce qui explique le fait que le groupe soit celui qui ait le plus profité de la hausse du secteur depuis la guerre en Iran.

À l’échelle européenne, la dynamique est similaire. L’armée suédoise vient ainsi de passer une commande d’environ 900 millions d’euros pour des systèmes de défense anti-drones, avec SAAB et BAE Systems parmi les fournisseurs. Le ministre de la Défense a indiqué que ces solutions avaient été testées face aux Shahed iraniens et que les résultats s’étaient révélés positifs. L’objectif est défensif face à la menace russe puisque ces systèmes serviraient à enrayer les offensives de drones à basse altitude.

Parmi les acteurs technologiques au positionnement particulièrement intéressant, il faut aussi citer les groupes spécialisés dans l’intelligence artificielle, comme Palantir ou Anduril. Eux se concentrent sur l’analyse et le ciblage, et leurs solutions devraient rapidement devenir indispensables aux grandes armées mondiales. C’est déjà le cas aux États-Unis puisque le Pentagone vient d’annoncer que Palantir sera au cœur du projet “Maven”, un système d’intelligence artificielle capable de traiter d’immenses volumes de données issues de satellites, de radars, de drones et de rapports afin d’identifier les menaces et les cibles.

Dans cette logique, on peut également citer la collaboration entre Rheinmetall et Anduril. Rheinmetall s’est beaucoup diversifié sur ces solutions et a annoncé un partenariat visant à intégrer les logiciels d’Anduril dans la fabrication de drones destinés aux marchés européens. Il y a quelques semaines, les cinq plus grandes puissances militaires d’Europe ont d’ailleurs annoncé un programme de production de systèmes de défense aérienne à faible coût (LEAP). Le fait que la Direction générale des armées ait approché Renault pour participer à développer une industrie française des drones est également assez révélateur.

Aerovironment, l’un des groupes les plus concentrés dans la production de drones, a de son côté mis la main sur BlueHalo pour 4,1 milliards de dollars, une entreprise active dans les domaines cyber et spatial. L’objectif n’est plus seulement d’être un producteur de drones et de munitions rôdeuses, mais aussi d’y associer des services de détection et de coordination afin de renforcer son attractivité auprès des armées.

De manière générale, les grands acteurs du secteur ont fait preuve de réactivité ces derniers mois en multipliant les plans, les partenariats et les nouvelles solutions pour s’adapter aux besoins changeants des armées. La défense restera un thème porteur en Bourse, mais le second souffle du secteur devrait profiter aux acteurs qui rendent l'armée plus réactive, plus connectée et moins coûteuse.