Paris (awp) - Au tribunal correctionnel de Paris, le représentant de l'entreprise Lafarge, poursuivie pour financement du terrorisme en Syrie, a assuré que les règles avaient été "contournées" à l'époque où le cimentier français, devenu depuis une filiale du zougois Holcim, exploitait une cimenterie dans le pays en pleine guerre civile.

Répondant mardi aux questions des avocats des parties civiles, le représentant de Lafarge, Jean-Marc Golberg, a assuré mardi que "les règles me paraissaient robustes, elles ont été contournées". "Il y a eu des dysfonctionnements", a-t-il déclaré au cours de l'audience à laquelle a assisté l'agence AWP.

L'entreprise, rachetée en 2015 par le géant des matériaux de construction Holcim, est soupçonnée, avec huit autres prévenus, d'avoir versé près de 5 millions d'euros à des organisations djihadistes, dont l'Etat islamique (Daech), afin de maintenir l'activité de sa cimenterie syrienne de 2012 à 2014.

Le représentant du cimentier précise lors de l'audience que "les règles ont évolué aujourd'hui car la loi a évolué aussi. Cette affaire a profondément marqué Lafarge", qui "a pris des engagements et a fait un travail de fond avec le soutien du groupe Holcim" qui a lui-même "pu faire évoluer ses propres règles. Il y a un certain nombre de contrôles dans tous les processus de la société, interne, audit, des tierces parties pour le choix d'intermédiaires."

A Maître Joseph Bréham, défenseur de plus de 130 parties civiles, le représentant de Lafarge reconnaît qu'il "y a de toute évidence des lignes qui ont été franchies, mais c'est facile à dire douze après". Selon lui, deux critères auraient pu amener à la fermeture de l'usine syrienne de Lafarge: "la mise en sécurité des personnes, et il y a des moments où la ligne a été dépassée, et aussi le respect du code de conduite. Donc oui, ça aurait dû être fait plus tôt", a-t-il indiqué. Le site a été maintenu jusqu'en septembre 2014, date à laquelle l'EI a pris le contrôle de l'usine.

Il y a trois ans, Lafarge a plaidé coupable aux Etats-Unis pour avoir aidé des organisations terroristes entre 2013 et 2014 et été sanctionné à hauteur de 778 millions de dollars. A l'époque, Holcim, qui avait abandonné sa raison sociale Lafargeholcim au printemps 2021, soulignait que le Département américain de la Justice (DOJ) reconnaissait "que les faits n'impliquaient en aucune façon Holcim".

Silence des ex-dirigeants

Un peu plus tôt dans l'après-midi, deux prévenus ont, eux, gardé le silence. Bruno Lafont, ancien directeur général de Lafarge, et Bruno Pescheux, ancien directeur de l'usine du cimentier en Syrie, n'ont pas répondu aux avocats des parties civiles.

Une avocate a interrogé ainsi M. Lafont, un des huit prévenus aux côtés de Lafarge en tant que personne morale, en indiquant qu'"en août 2014, vous dites que vous tombez de votre chaise en apprenant ces paiements à Daech (Etat islamique), pourquoi dès le lendemain n'avez-vous pas lancé un audit sur cette réalité?". M. Lafont ne tient pas à répondre. Aux interrogations portant sur la sécurité des employés et le versement de leur salaire mais aussi de la zone dénommée "Sniper Alley", M. Pescheux garde le silence.

Egalement questionné, Jacob Waerness, décrit comme un ex-membre des services de renseignement norvégien par la presse française et à l'époque responsable de la sûreté de l'usine Lafarge de Jalabiya, a souligné avoir envoyé des rapports à Bruno Pescheux et à Jean-Claude Veillard, directeur de la sûreté du cimentier. "Ils m'avaient demandé un rapport régional et j'ai essayé de catégoriser les groupes présents", a répondu l'homme vêtu d'une veste brune. Il ajoute qu'en 2013, il savait que "le Jabhat Al-Nosra (filiale syrienne d'Al Qaida) avait été mis sur le site des organisations terroristes par les Etats-Unis". Pour lui, "c'était un grand voyant rouge", reconnaît-il.

Le procès doit durer jusqu'au 19 décembre à Paris.

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