Le froid mordant, les tensions politiques et les doutes entourant l'intelligence artificielle n'ont pas entamé l'enthousiasme des dirigeants réunis à Davos quant au potentiel de la technologie à créer de l'emploi.
Les grands patrons présents à la réunion annuelle du Forum économique mondial ont reconnu que certains postes allaient disparaître, mais assurent que de nouveaux verront le jour. Deux d'entre eux ont confié à Reuters que l'IA servirait surtout de prétexte à des entreprises déjà décidées à supprimer des emplois.
Parmi les figures de proue de l'essor phénoménal de l'IA, le patron du géant des semi-conducteurs Jensen Huang a prédit une augmentation des salaires et davantage d'opportunités pour les plombiers, électriciens et ouvriers de la métallurgie.
« L'énergie crée des emplois. L'industrie des puces crée des emplois. La couche d'infrastructure crée des emplois », a déclaré le PDG de Nvidia lors de la rencontre dans la station suisse.
« Des emplois, des emplois, des emplois », a-t-il insisté.
Un optimisme qui tranchait avec le risque de guerre commerciale qui planait sur Davos jusqu'à ce que le président américain Donald Trump conclue un accord, levant la menace de droits de douane et écartant une rupture sécuritaire avec l'Europe au sujet du Groenland.
Malgré tout, le scepticisme envers l'IA persistait en coulisses.
Les participants ont évoqué les risques de dérives des chatbots, susceptibles de pousser des consommateurs à la psychose ou au suicide, tandis que les syndicats s'interrogeaient sur le coût social des dernières avancées technologiques.
« On présente l'IA comme un outil de productivité, ce qui signifie souvent faire plus avec moins de salariés », a souligné Christy Hoffman, secrétaire générale du syndicat mondial UNI Global Union (20 millions de membres).
VERS DES RETOURS SUR INVESTISSEMENT
Matthew Prince, PDG de la société de cybersécurité Cloudflare, a confié à Reuters, depuis un restaurant d'altitude au-dessus de Davos, que l'IA continuerait de progresser et que des développeurs agiles sauraient surmonter les aléas du marché ou du financement.
Prince, qui préfère les réunions de six minutes sur les remontées mécaniques aux salles de conférence sans fenêtres, prévient toutefois : l'IA pourrait devenir si dominante qu'elle écraserait les petites entreprises, des agents autonomes traitant alors directement les commandes des consommateurs.
Ces dernières années, les entreprises se sont plaintes de ne pas parvenir à aller au-delà de projets pilotes infructueux et à tirer profit de la vague IA lancée par ChatGPT en 2022.
Pour Rob Thomas, directeur commercial d'IBM, l'IA a atteint un stade où elle permet enfin un retour sur investissement. « On peut vraiment commencer à automatiser des tâches et des processus métiers », a-t-il déclaré à Reuters.
Pourtant, PwC révèle que seul un PDG sur huit interrogés estime que l'IA permet de réduire les coûts et de générer des revenus supplémentaires. Le modèle économique permettant d'amortir les coûts colossaux de l'IA reste à définir.
Cathinka Wahlstrom, directrice commerciale de BNY, affirme toutefois que l'IA a permis de ramener le temps de recherche nécessaire à l'accueil d'un nouveau client de deux jours à dix minutes.
Et selon Jeetu Patel, président du groupe réseau Cisco, des projets jugés trop fastidieux il y a un mois et demi — nécessitant 19 années-hommes — sont désormais réalisés en quelques semaines seulement.
« Notre manière de coder a été repensée », explique Patel, encourageant les développeurs à adopter l'IA non seulement pour la productivité mais aussi pour « rester pertinents » à long terme.
STABILITÉ DES EFFECTIFS
Rob Goldstein, directeur des opérations de BlackRock, a déclaré lors d'une table ronde que le premier gérant d'actifs mondial avait attiré près de 700 milliards de dollars d'actifs nets nouveaux l'an dernier, voyant dans l'IA un levier de croissance plutôt qu'un outil de réduction des effectifs.
« Nous tenons à maintenir nos effectifs stables tout en poursuivant notre croissance », a-t-il indiqué.
Dans le même temps, Amazon.com s'apprête à lancer une seconde vague de suppressions de postes la semaine prochaine, dans le cadre d'un plan visant à éliminer environ 30 000 emplois de bureau, selon deux sources proches du dossier.
Si l'inquiétude persiste chez les salariés, malgré les discours rassurants des entreprises, c'est parce qu'ils sont rarement associés au déploiement de l'IA, analyse Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale.
Dans ces conditions, les travailleurs voient l'IA « comme une menace », estime-t-il.
Pour le milliardaire philanthrope et cofondateur de Microsoft Bill Gates, le monde doit « se préparer aux opportunités et aux bouleversements que va entraîner l'IA ».
« Votre économie devient plus productive », a-t-il expliqué à Reuters. « En général, c'est plutôt positif. »
Bill Gates a évoqué l'idée de taxer les activités liées à l'IA pour soutenir les travailleurs, tout en appelant les responsables politiques à mieux appréhender la technologie.
« Il existe certes des problèmes, mais ils sont tous solubles », a-t-il ajouté au sujet de l'IA en général.
La semaine s'est conclue jeudi à Davos sur une note d'optimisme avec Elon Musk, fondateur de SpaceX et PDG de Tesla, qui a réaffirmé son ambition de protéger la civilisation et de la rendre interplanétaire.
« Pour la qualité de vie, il vaut mieux pécher par excès d'optimisme et se tromper, plutôt que d'être pessimiste et avoir raison », a-t-il lancé devant un amphithéâtre comble, avant d'être exfiltré par les cuisines, évitant ainsi les journalistes qui l'attendaient.



















